samedi 1 février 2014

Contre l'école (tout) numérique

A l'époque des Serious games, ces jeux éducatifs numériques plébiscités par l'institution, à l'époque du e-learning, quelle est la place des "vrais" jeux dans les établissements scolaires et au CDI ? Et par extension, la place des "vraies" activités : découpage, collage, coloriage... Avec ses mains, sans souris.

Je ne suis pas chercheuse, je n'ai aucune légitimité pour énoncer des vérités, mais je peux vous raconter ma journée d'hier...


9h, des élèves de 4e sur une heure d'étude. Ils lisent des magazines. Une demi-heure avant la fin de l'heure, ils demandent à faire un P'tit Cruc (le Club Réflexion Utile au Ciboulot, notre club stratégie). Il s'installent donc avec un jeu de dames pour les uns, un jeu d'échecs pour d'autres.

Récré de 10h, des élèves viennent m'avertir qu'ils auront besoin de crayons de couleur pour le club relaxation. Je leur montre le placard, tout en observant du coin de l'oeil la quarantaine d'élèves venus lire. Caramoko prend la guitare comme presque tous les matins. Il joue de mieux en mieux, c'est chouette.

10h10, les 6e segpa viennent pour leur séance quinzaine. Au programme, le jeu égyptien des vingt cases. Ils ont appris à jouer la dernière fois. Cette semaine, on révise (ils doivent redire à l'oral toutes les règles, bon exercice de mémoire et de formulation), on joue quelques parties, et après ils vont lire. Je fais un point avec Damien : ses 5e ont appris à jouer au jeu du Moulin, jeu du moyen Age. Je commence les exposés sur ce jeu avec eux la semaine prochaine, j'aurai bientôt besoin de lui pour aider les élèves à corriger les textes.


11h, des élèves de l'étude organisent un espace pour le nouveau puzzle acheté pour le CDI, des étagères remplies de personnages rigolos. Ils commencent à séparer les pièces de contour des autres pièces. Quand il sera terminé, on sortira le puzzle de la frise chronologique de l'architecture, ou la maquette en carton de la cathédrale.

12h, les élèves du club War Hammer viennent chercher la clé du foyer, ils vont tous les midis ou presque continuer de monter et peindre leurs figurines.

12h05, Mathurin Bouquine. Mes deux retraités arrivent avec un peu d'avance, les élèves les rejoignent, un groupe s'installe dans les fauteuils avec leur roman de SF à avancer, les autres apprennent à mettre des couvertures et des commentaires dans Pinterest. Margot passe avec les Tuc et les raisins secs.

12h45, les lecteurs partent manger, les Z arrivent pour m'aider. On tamponne les nouveaux livres, et deux élèves couvrent des mangas avec des pochettes plastiques comme ils ont appris la semaine dernière. Un élève me raconte qu'il a couvert son roman de français à la maison : "Maman était contente, parce que ça coute cher le papier".
C'est la 5e fois pour July aujourd'hui, je coche la 5e case de son carnet de Z, et elle choisit un poster. "C'est mon anniversaire ce week-end". Allez, prends-en un 2e.

13h20, Hélène me ramène les clés du foyer, ça a encore super bien marché ce midi, 50 élèves au club jeux, comme tous les midis. Heureusement qu'on est deux ou trois à encadrer les joueurs à chaque fois. Mon tour de garde, c'est mardi. Hélène me raconte que les grands ont encore joué aux kapla, ça nous fait toujours autant marrer. C'est à qui fait la tour la plus grande. Avec deux barils géants, y'a de quoi faire. Il faisait trop froid ce midi pour le ping pong, mais ils ont sorti le Carrom.

13h25, Edith vient en catastrophe me rendre les crayons de couleur : mandalas et musique douce, ça a fait un carton. 
J'en profite pour lui demander des conseils avec la classe de 6e qui arrive, s'ils font autant le cirque que la semaine dernière. Elle me donne une technique de relaxation qui marche bien avec eux.

13h45, Pascale la CPE vient chercher un jeu de dames. Deux élèves se sont frittés dans la cour, elle va les faire jouer ensemble, la première partie est toujours un peu électrique, ça s'arrange en général à la 2e.

14h30, au courrier, la liasse de 25 exemplaires du petit magazine d'échecs dont nous venons de prendre l’abonnement. Guy, notre échéphile à la retraite, sera heureux de leur offrir lundi. Il gardera sa vingtaine de joueurs, et je m'occuperai des autres élèves du CRUC dans la petite salle annexe au CDI.  On joue tous les midis au collège, au CDI avec les jeux de réflexion ou au foyer avec des jeux de société.

15h30, salle des profs, je récupère la revue La pêche et les poissons de l'atelier pêche, et un collègue d'histoire me lance en coup de vent qu'il aura peut-être un moment pour passer voir les jeux romains la semaine prochaine. Par contre, l’initiation aux échecs en 6e a du mal à trouver un créneau. On reporte aux vacances prochaines.

Et à 8h et 13h30, il y avait bien des élèves de 6e sur les ordinateurs. Ah, ça ! Le travail sur les URL, le document de collecte, les exposés Libre office dessin ? C'était pour mettre en forme des recettes que les 6e ont testé à la maison avec leur mère ou leur Mamie. Ben quoi, j'ai bien le droit de les inciter à se causer aussi à la maison !


En récupérant mon trousseau de clé à 13h30, j'ai demandé à Hélène ce qu'elle pensait des vrais jeux, ce que ça apportait aux élèves, par rapport au numérique. Elle a dessiné une banane sur son visage !
Les élèves sourient. Ils se regardent, et se parlent. Se répondent, même ! Et le vocabulaire se doit d'être courtois, un vrai adversaire ne s'envoie pas paître d'un clic. Et miracle, ils parlent vraiment du jeu, ils ne sont pas dans une activité parallèle. De toute façon, pour gagner, il faut rester concentré.
 
Vous avez observé (ou plutôt écouté...) des élèves en salle info ? Ils cliquent d'une main, ouvrent un onglet sauvage de l'autre (bien tenté, mais non !), et causent de tout autre chose, si possible bruyamment et en se donnant des baffes. Mais c'est pour rire !

Au risque de paraitre très réac, j'ose avouer que pour moi les ordinateurs doivent rester un outil au service de relations vraies, pas une fin en soi, ni un repli sur soi. Je plaide pour qu'ils les manipulent à l'école, beaucoup, mais pour les maitriser, s'en rendre maitre. Ne plus entendre "il ne veut pas", ou "c'est pas possible". C'est qui le chef, ici, l'ordi ou toi ? C'est qui l'être pensant ? Alors tu cherches, et tu trouves.
Leur faire maitriser le numérique pour qu'ils s'en servent pour leurs autres activités

Alors arrêter les séances en "frontal" (moi, je dis collectives), au profit unique des activités numériques d'apprentissage, les logiciels éducatifs, les activités d'e-learning, c'est non pour moi.


Une élève de 6e m'a dit hier qu'elle avait utilisé ce qu'on avait fait ensemble pour faire un montage de photos-souvenir de 7 pages pour sa famille. Je lui ai montré le site youblisher, et un exemple de livre fait avec les élèves. Elle est contente, elle pourra envoyer le lien du montage à sa tante. Voilà, elle a créé du lien, s'est inventé une nouvelle occupation, merci le numérique.
Les ordinateurs, les tablettes, les PStrucs et Playmachin, ils s'en servent à la maison, et c'est bien. C'est délassant, et indispensable pour être intégré dans sa génération, aussi. Mais à l'école, pourquoi leur faire faire sur ordi ce qu'on peut faire autrement ? Cliquer n'est pas apprendre.
Observez la disposition des élèves dans une salle de classe...


...et dans une salle info classique. Vive les technologies de la communication !
C'est faux de dire qu'ils n'aiment que les ordinateurs, et qu'ils sont hyper à l'aise.
Ils ne les maitrisent pas, on commence à oser pouvoir le dire. Les adultes parents seraient bien inspirés de ne pas élever leur progéniture au rang de 8e merveille du monde parce qu'il tape très très vite sur son téléphone.
S'il est vrai qu'ils apprennent vite, parce qu'ils n'ont pas peur et ont confiance dans leurs compétences, ils ont au contraire tout du digital native analphabète. 
A force de se cacher derrière leurs écrans, ils vont finir par ne plus rien maitriser du tout, ni la communication ancestrale avec des mots et des expressions du visage, ni les nouvelles communications (sauf pour s'envoyer deux mots en sms par texto alors qu'ils sont côte à côte, la belle affaire).


N'est-on pas en train d'oublier que ce sont des enfants ? Ils aiment toujours autant qu'on s'occupe d'eux, qu'on les fasse écrire, chercher, dessiner, jouer, qu'on leur lise des histoires ou qu'on leur donne du temps pour en lire sur place... Et ils ont besoin d'apprendre à communiquer avec les autres, sans se taper dessus, pas par mono-syllabes mal comprises qui dégénèrent, pas par clics interposés.

Alors si on les faisait plutôt lever les yeux de leurs portables ?

7 commentaires:

  1. Bonjour,

    Article intéressant mais je pense que tout est profitable et le tout est d'équilibrer en fonction de ses projets et de ses compétences. J'adore les jeux mais je ne pense pas qu'ils occupent tant de place au cdi. Oui pour les temps calmes lorsqu'il y a de la place mais je demande aux élèves d'aller au foyer quand c'est plein et qu'ils font des dessins... Merci pour ton point de vue.
    Bien cordialement Marion
    @orbe250

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    1. Ce qui me fait peur, Marion, c'est que justement je sens qu'on nous demande de ne plus équilibrer, le numérique est sur-valorisé. Et ce déséquilibre au détriment du réel m'interpelle. Anecdote récente : dimanche, la tutrice de stage d'un élève de 3e m'a raconté que sa stagiaire avait décliné son offre de répondre à ses questions, expliquant qu'elle allait trouver sur Internet. Et pendant qu'elle me racontait sa perplexité, l'adulte à gauche de moi et l'ado à droite étaient en train d'envoyer des textos sur leur portables, sans avoir ouvert la bouche depuis 1h. Dommage !
      Sur le sujet des jeux proprement dit, je précise qu'il n'y a au CDI que des jeux de stratégie, pour 1 ou 2 joueurs, et sur les 2e demi-heures d'étude. Les autres jeux sont au foyer. Je pense moi aussi que les dessins, les jeux "de société", ou les jeux sur ordinateur (y compris de stratégie !) n'ont pas leur place au CDI.
      Très cordialement Claire

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  2. Bonjour PomDoc, merci de partager ton expérience. J'avoue avoir été surprise par la place des jeux au CDI : mais après réflexion, je pense que les jeux de stratégie y ont leur place (ils requièrent calme et concentration) et pourquoi pas les puzzles, je n'y avais pas pensé jusque-là. Mais première question : comment fais-tu pour gérer le flux d'élèves sur le temps du midi et pour coordonner toutes les activités au CDI? as-tu une aide ? Pour ma part, les élèves sont très nombreux à venir au CDI sur les heures d'accès libre (collège de 600 élèves pour 1 doc à 80%) et entre ceux qui sont aux postes informatiques (à surveiller ou à aider), les prêts, les conseils de lecture, la gestion des allées-venues (le CDI est au niveau de la cour et je limite à 30 places le midi pour essayer de gérer le nombre d'élèves : chaque élève doit mettre sa carte sur un panneau ; si les 30 pochettes sont prises, c'est qu'il n'y a plus de place. Mais ce n'est pas très probant comme système)... je ne vois pas comment organiser des espaces de jeux calmes en plus. Donc ma question, c'est : comment fonctionne l'accès au CDI le midi ?
    Deuxième question : comment finances-tu les jeux mis à disposition au CDI ? (as-tu un budget particulier pour ça ?)
    Dernière question, après j'arrête, promis : j'admire le partenariat mis en place avec la vie scolaire ; de mon côté, il est quasi-inexistant, il y a souvent confusion entre CDI et perm. même si le dialogue est possible. Comment est-tu parvenue à travailler ainsi ?

    Cordialement, Lilidoc

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    1. Attention, je ne dis pas que tous les CDI doivent se mettre aux jeux, mais plutôt qu'il faut s'interroger sur la sur-représentation et valorisation du numérique dans les vies des ados.
      Quelques réponses sur la gestion :
      1- Gestion des élèves (je suis seule, bien sûr, pour 600 élèves comme toi, 100 segpa, 400 DP le midi, profil très ZEP)
      Les jeux ont été mis en place pour donner une place légitime aux élèves de Segpa et à tous ceux qui tournent en rond au bout de 30 min (la grande majorité de mes élèves). Je me fâchais trop. Et cela s'est fait très progressivement. Si tu n'as pas ce soucis, que le CDI tourne bien, et est rempli de belle manière, pourquoi rajouter une difficulté ? Au CDI, les lecteurs côtoient les joueurs, il n'y a pas d'espaces dédiés. Les jeux de stratégie ou la table puzzle, ce sont juste deux activités supplémentaires autorisées au bout de 30 minutes, ça se fait très naturellement.

      Le midi, 2 périodes de 45 minutes. La 1ère est réservée à un club (lecture, manga, éco-délégués) et commence à 12h05. La 2ème au club jeux de stratégie 2/sem, ou aux aides du CDI (ils arrivent au compte goutte après la cantine), avec lecture sur place possible. Les clubs sont dans la salle de travail du CDI, avec un accès direct sur le couloir, et vue sur le préau. Les portes du CDI sont fermées, on y accède via cette pièce, qui fait sas (et moi cerbère !). Si les élèves n'attendent pas le changement de pancarte, s'ils font le bazar dans le couloir, si les surveillants sont obligés de râler : j'annule purement et simplement. Si j'estime avoir fait le plein, j'enlève la pancarte.
      Lecture possible, mais ordi interdits. Cerbère, mais pas superwoman !

      Heures d'étude : tous les écrans sont visibles, et une bêtise, c'est un an à regarder les ordi de loin. C’est suffisamment dissuasif pour ne pas avoir à les tenir trop à l'oeil.

      Prêts : j'ai gardé les fiches en carton, ils se débrouillent donc seuls, ce qui m'évite d'avoir les yeux sur l'ordi aux moments stratégiques des récrés.

      2- Financement des jeux : ce sont des activités de club, donc FSE

      3- CDI/Vie scolaire, pas de recette magique, mais bp de chance et quelques astuces : ma CPE est géniale, et en plus on s'entend comme cul et chemise (ça aide !), je fais visiter à tous les nouveaux surveillants pour qu'ils comprennent ce qui se passe derrière mes murs et acceptent que le CDI soit "fermé", je participe grandement à la présence de documents en étude et au foyer, je fais tout pour faciliter la vie des surveillants (pas de passages en clubs, planning des midis clairs, pancartes géantes pour faciliter la gestion des élèves en attente des clubs sous le préau, je gère tous mes collés moi-même), le CDI et la vie sco sont dans le même couloir, et il y a bp de projets communs (éco-délégués, projets lectures, CESC, clubs...).

      Voilà Lilidoc. Et je trouve que ton idée de tableau de cartes est ingénieux. On cherche tous des idées tout le temps, si tu savais le nombre de cartes de clubs et d’organisation du midi que j'ai testées depuis 20 ans...
      Cordialement, Claire

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  3. Belle initiative !! Je n'aurai pas le courage je crois !
    Par contre je te rejoinds totalement sur la trop grande place accordée au numérique. Dans "mon" CDI, les élèves ont le droit d'utiliser les ordinateurs uniquement pendant leurs heures d'études et s'ils ont du travail à faire. Les récréations sont consacrées à la lecture, au prêt. Trop dur de gérer tout en même temps et surtout impossible de faire un travail sérieux le temps de se connecter sur sa session, de chercher ce dont on a besoin... lorsque l'on ne dispose que de 10min ! Les élèves l'ont bien compris (au bout de 2 ans!) et ne réclament plus. Finalement depuis que j'ai mis ça en place l'ambiance au CDI est beaucoup plus sereine. :-)

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  4. Bonjour, merci pour votre temoignage. je suis parent d'un élève de 6eme et je suis assez stupéfaite de l'omniprésence des ordinateurs dans la vie scolaire de mon fils. a mon avis on essaie de calquer le monde du travail sur la vie de l'école et je ne crois pas du tout dans les bienfaits d'une telle réforme. L'éducation n'est pas le travail. On se plaint ensuite que les enfants ne savent plus écrire ou comprendre un énonce. Je ne comprends la disparition des livres de classes à la maison. Je rajoute que cette réforme est profondemment inegalitaire entre ceux qui on le materiel et des parents à la maison et ceux qui n'ont rien.De plus nous avons fait le choix de ne pas être connécté à longueur de journée nous adultes et nous devons subir cela sans broncher, se rajouter une adresse mail. pister nos enfants pour leurs devoirs, leurs notes. c'est de la deshumanisation pure et simple de tout nos rapports qui suit tranquilement sa route avec l'appui du gouvernement!

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    1. Avec l'appui de tous les gouvernements. Ne nous voilons pas la face, la mode est au numérique chez tout le monde, à la maîtrise des outils google et microsoft. Je suis d'accord avec vous, il ne faut pas perdre de vue ce que l'école doit apporter comme socialisation, découvertes en tous genre, ouverture d'esprit, maîtrise de la lecture. Mais il faut aussi que l'école leur fasse utiliser ces outils, pour réduire les inégalités justement entre eux. Sans doute, ce n'est pas tant le numérique à l'école qui pose problème, mais le fait qu'on mette souvent les élèves seuls face à un écran en cours, qu'on leur demande de l’utiliser seuls à la maison, qu'on n'en profite pas pour faire communiquer les élèves, se connaître mieux, échanger. J'utilise quotidiennement le numérique avec les élèves. J'essaie de mettre l'accent sur les projets qui les fait se parler, partager leurs compétences. J'essaie de leur faire maîtriser cet univers, parler du libre, rappeler l'histoire d'internet, les raisons qui ont poussé des gens à vouloir communiquer et partager. L'histoire est belle, et n'était pas vouée à déshumaniser qui que ce soit, au contraire. Continuez à jouer avec votre enfant et à lui lire des histoires. Et surtout, gardez espoir en cette réforme, elle fait vraiment changer les choses, même si pour l’instant, c'est le numérique qui sert de catalyseur. L'équilibre entre l'apprentissage de l'outil, son usage pour des bienfaits pédagogiques, et les autres activités sans écran est difficile à trouver. On est en phase du tout numérique, mais à mon avis, ça va se tasser !
      Cordialement

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